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Les jeunes arabes et l’armée: un lien fort

Le rapport des jeunes arabes à l’armée est une des premières surprises de l’enquête Generation What. Encore une fois, à ce stade il faut parler de “tendance” plutôt que de résultats concernant ce vaste projet qui permet à la jeunesse arabe de faire le portrait de sa génération (http://www.generation-what.org pour l’accès au questionnaire et à toutes les données en temps réel). Néanmoins, avec déjà 4 500 répondants depuis le lancement, cette première enquête d’envergure commence à donner des indications décapantes.

On l’a vu dans une précédente note, 63% des jeunes arabes disent avoir “confiance en l’armée” de leur pays, 66% en Algérie, 58% au Maroc, jusqu’à 74% en Tunisie, et encore 72% au Liban (la question n’a pu être posée en Egypte et n’a pas de sens en Palestine).

Des chiffres à rapprocher de l’Europe, où 53% des jeunes français font eux aussi confiance à l’armée, 63% des belges, 69% des hollandais, 51% des britanniques et 56% des tchèques. Mais à l’inverse, seuls 41% des jeunes allemands lui font confiance, 44% des espagnols, 47% des italiens.

Ces nuances ne doivent pas cacher l’essentiel: en Europe comme dans le monde arabe, l’armée nationale est l’institution qui donne le plus confiance aux jeunes (mis à part les ONG en Europe).

Reste que l’engagement des jeunes dans l’armée est nettement plus discuté. A la question “il faut garder le service militaire obligatoire pour tous”, 54% des jeunes algériens répondent “pas d’accord” et 62% des jeunes libanais. Ils sont une courte majorité à être “d’accord” au Maroc (52%) et en Tunisie (53%), mais au total, sur l’ensemble des répondants arabes, cela fait 51% “pas d’accord”. A comparer avec les 61% des jeunes français “pas d’accord”, 69% de l’ensemble des jeunes européens.

Une distance encore plus grande lorsque la question est étendue aux femmes: le service militaire devrait être partout “obligatoire pour les hommes et les femmes”. 64% de l’ensemble des jeunes arabes ne sont “pas d’accord”, 76% en Algérie, 56% au Maroc, 58% en Tunisie et encore 62% au Liban.

Ce qui n’empêche pas les jeunes arabes de penser que la défense du pays doit les impliquer. Bien plus qu’en Europe, la jeunesse arabe serait “prête à se battre pour son pays en cas de guerre”: 77% sur l’ensemble des pays arabes interrogés, contre 43% en Europe. Ils sont 88% en Algérie, 72% au Maroc, et encore 83% en Tunisie. En France, ils sont 48%.

C’est donc le service militaire en tant que tel, plus que le principe de défense du territoire ou la confiance en l’armée qui est questionné par la jeunesse arabe. Comme si les jeunes doutaient de leur utilité à ce poste là.

Car ce qui frappe le plus, c’est que le principe d’un engagement individuelle pour la nation, la collectivité, est lui clairement plébiscité par la jeunesse arabe. A la question “il faut instaurer un service obligatoire alternatif avec une option non-militaire (travail humanitaire, etc…)” 85% des jeunes arabes sont d’accord, 84% des algériens, 85% des marocains, 86% des tunisiens, 76% des libanais, 87% des jordaniens. C’est énorme et casse le cliché d’une jeunesse individualiste, qui ne pense qu’à sa réussite personnelle.  

Il faut bien mesurer l’importance de ces chiffres.

  1. Dans son ensemble, la jeunesse arabe fait vraiment confiance aux forces armées, comme la jeunesse européenne dans une moindre mesure.
  2. Très divisée sur le service militaire, une courte majorité de jeunes arabes souhaiterait qu’il ne soit plus obligatoire –ce qui conduirait tout droit à des armées de métier.
  3. Quoi qu’il en soit, les femmes ne sont pas bien vues dans l’armée. Et elles-mêmes ne souhaitent pas y aller, les résultats sont les mêmes pour les garçons (65% des jeunes arabes contre) et pour les filles (63%).
  4. Reste que s’il faut prendre les armes pour défendre le pays, l’armée pourra compter sur la jeunesse arabe.
  5. Mais c’est d’abord servir son pays et ses habitants, ici et maintenant, là où l’on a besoin d’eux qui intéresse la jeunesse arabe! Et à ce titre, les 85% des jeunes arabes d’accord pour un service national qui ne soit pas forcément militaire (service civique, humanitaire, social, éducatif ou écologique) sont aussi généreux et volontaires qu’en France (82% des jeunes français le souhaitent) en Bielorussie (91%!) ou en Suisse (82%). Curieusement, la tendance est bien moins forte en Allemagne (tout juste 56% d’accord), Italie (à peine 33%) ou au Royaume Uni (53%).

L’envie de s’engager pour la collectivité est donc très massivement partagée par les jeunes arabes, et une bonne partie des jeunes européens. L’idée d’un service obligatoire aurait même tendance à renforcer ce sentiment: personne ne pourrait y échapper, ce ne serait donc pas une ou deux années perdues pour ses ambitions personnelles, plutôt une expérience partagée par tout une génération, au service du bien collectif.

N’oublions jamais que cette génération est la plus éduquée de tous les temps. Elle peut penser être plus utile à son pays en utilisant les compétences qui sont réellement celles de chacun, sans rien renier de son sentiment patriotique.

Nous aurons bientôt l’occasion de revenir sur ce qui semble être le trait distinctif de cette génération: volontaire, généreuse, très concrète et capable d’engagements forts.